Critiques concernant le double CD Schumann

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Quotidien La Liberté, samedi 27 mars 2004



Quotidien 24 heures, jeudi 20 novembre 2003

Le Carnaval de la folie

Pianiste Suisse épris de romantisme, Lorris Sevhonkian consacre un double album à Robert Schumann.

Rencontre. Conçu comme un programme de récital, le double album Schumann que vient de faire paraître Lorris Sevhonkian est certainement l'aboutissement d'un long compagnonnage schumannien, mais aussi d'un patient approfondissement du répertoire romantique, au concert et au disque (Etudes de Chopin, Sonate de Liszt). Au moment de concevoir ce disque, les deux cycles contemporains des Kreisleriana et des Scènes d'enfants se sont imposés immédiatement au pianiste vaudois, "pour entrer dans les différentes facettes de la personnalité de Schumann". Le compositeur allemand nous plonge en effet dans ces deux oeuvres que tout oppose dans un labyrinthe de miroirs déroutant, dont on ne voit pas le bout, "où l'on tourne en rond sans trouver la sortie, explique le pianiste ; Schumann est quelque part et il est ailleurs, il n'est jamais là où on le cherche".

Ce jeu de masques fonde d'ailleurs le célèbre Carnaval qui est au coeur du 2e disque, en dialogue avec les tardives Scènes de la forêt où s'exprime, selon le pianiste, "le sentiment de la nature et quelques purs moments de bonheur-peut-être les derniers". Dans ces brefs instants de sérénité et de simplicité, Lorris Sevhonkian traque le véritable Schumann : L'Abschied des Waldszenen, L'Aveu du Carnaval, la 4e pièce des Kreisleriana et, évidemment Le poète parle qui clôt les Kinderszenen. "C'est dans ces pages que je sens le compositeur se dévoiler enfin, précise le pianiste, et j'ai l'impression qu'il lui faut tout le reste pour glisser ces quelques notes de vérité, avant de repartir aussitôt en disant : "Non, non, je n'ai rien dit !" Lorris Sevhonkian interroge aussi la folie de l'auteur : "en jouant ces pièces, on se demande vraiment si on a déjà vu un fou écrire pareille musique ! Schumann a toujours lutté pour se maintenir dans un équilibre viable, et lorsqu'il a basculé pour de bon dans la folie, il s'est tu."
 
Malgré l'habileté de la construction, la maîtrise harmonique, la richesse littéraire qui caractérise ces cycles, la musique de Schumann reste malaisée, difficultueuse, fastidieuse parfois dans ses répétitions, ses pièges même. "On sent qu'il veut énerver l'interprète, le mettre dans des situations pénibles pour les doigts, analyse Lorris Sevhonkian. De là naissent des tensions dans les mains qui accentuent la fébrilité de la musique, et que j'ai voulu faire ressortir. Très souvent, j'étais à la limite de la rupture." Cette vision à fleur de peau, nerveuse, Lorris Sevhonkian la traduit par une mobilité extrême du toucher, un bouillonnement où les rythmes se bousculent et se brisent, loin de toute élégance et de poli impeccable. Mais dans les pages intériorisées, un chant très pur et sincère s'élève.

Matthieu Chenal

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